Venard de Cerisy, gagnant du Rolex Grand Slam de Calgary cette année, a permis à son éleveur Laurent Vincent et sa fille Gabrielle d'être en tête du classement Hippomundo des meilleurs éleveurs français par les gains. Hippomundo est donc parti à la rencontre de Laurent Vincent pour qu'il nous retrace l'histoire de ce cheval hors du commun.
Lorsque nous avons pris contact avec Laurent Vincent pour lui proposer l'interview sur Venard, il nous a répondu avec beaucoup de chaleur : « Oh, vous allez rigoler car l'histoire de Venard n'est vraiment pas banale » ! Jugez plutôt !
Fils d'agriculteurs, Laurent Vincent s'occupait des vaches de la ferme de ses parents et du petit élevage de chevaux. Frère d'Emmanuel, cavalier professionnel, il a lui-même monté les chevaux de l'élevage et des chevaux de propriétaires en épreuves jeunes chevaux. Passionné d'élevage, il reprend le virus de ses parents et souhaitent monter son propre élevage à partir des juments qu'il a lui-même monté et des juments qu'il a pu récupérer de son ami Jules Mesnildrey (naisseur de Le Tot de Semilly et Diamant de Semilly).

Laurent Vincent en compétition avec Lorette de Cerisy
Comment est né Venard de Cerisy ?
« J'ai acheté Kaline de Cavilly, la grand-mère de Venard, a trois ans et je l'ai montée jusqu'à son année de 5 ans. Pendant cette année-là, elle s'est accidentée au niveau du tendon et ne pouvait plus être montée. Je l'ai donc mise à la reproduction avec différents étalons comme Djalisco du Guet. C'est comme ça que Rosée, la mère de Venard de Cerisy, est née. Accidentée à 3 ans au jarret, je l'ai réformée comme porteuse d'embryons. En 2008, il me restait des cartes de saillie d'Open Up Semilly dont j'étais fan de la mère. Rosée étant vide à ce moment-là, j'ai décidé de la faire remplir par cet étalon qui lui correspondait bien. »
Des premières années difficiles !
« Venard est né au mois de juin-juillet. Il était laid, et n'avait vraiment rien pour lui. Sa mère était sauvage et lui aussi. Je les ai laissé 6 mois sans m'en occuper jusqu'au sevrage. Son caractère était vraiment fort, il en devenait ingérable. Un an après avoir vécu avec ses congénères. On a dû le coucher pour le castrer, ça ne m'était jamais arrivé car il se jetait dans les murs, un vrai chevreuil ! Je l'ai élevé jusqu'à 3 ans et on s'en était particulièrement occupé. Au débourrage, c'était un monstre ! J'ai voulu le présenter aux ventes Nash mais on me l'a refusé car il ressemblait à rien m'a-t-on dit. J'en avais bien conscience qu'il n'était vraiment pas beau mais il sautait déjà bien. J'ai donc continué à le travailler mais c'était laborieux car il était vraiment bête et pouvait devenir ingérable quand il avait peur de quelque chose. Je ne savais pas quoi en faire car je m'étais cassé la jambe 2 ans avant et j'avais arrêté de monter. Un de mes bons clients passe par mon élevage et prend Venard pour équiper son fils amateur. Je lui ai confié le cheval pendant 1 an et demi. Un jour, ce client m'a rappelé pour me dire que le cheval était bon mais beaucoup trop compliqué pour un amateur. Je suis donc retourné chercher mon cheval car je voyais bien qu'on n'allait jamais réussir à le vendre. Je l'ai proposé à 2-3 cavaliers de la région normande en fin de 5 ans, tout le monde s'est moqué de moi et personne ne le voulait. J'étais conscient qu'il était difficile mais il sautait et il était très respectueux, et je leur disais qu'à l'avenir ça pouvait faire quelque chose mais ils n'ont rien voulu savoir. J'ai fini par trouver une solution en le confiant à une cavalière sur Toulouse Un mois après, elle m'a fait une proposition d'achat à 5 000€. Je l'ai accepté car je commençais à en avoir marre. »
Venard a fait très peu de concours jusqu'à 7 ans. Comment s'est-il révélé ?
« Effectivement, il a fait très peu de concours et je crois même qu'il n'a jamais fait de sans faute jusqu'à ses 6 ans ! Lors de son année de 7 ans, j'ai croisé Axel Van Colen (cavalier professionnel français, ndlr), au détour d'un concours qui me dit « J'ai un cheval qui vient de chez toi, il n'avait jamais tourné et je fais les 7 ans direct. Il n'est pas facile mais c'est un sacré cheval ! Son nom ? Venard de Cerisy ! » C'est comme ça que j'ai retrouvé sa trace et j'étais heureux qu'un cavalier ait pu croire comme moi au potentiel de ce cheval. Je suis allé le voir au championnat de France des 7 ans à Fontainebleau où il finit 13ème. Axel l'a vendu ensuite à Steve Guerdat qui l'a amené au plus haut niveau. Sa victoire dans le GP de Calgary a montré à tout le monde que je ne m'étais pas trompé sur ce cheval mais il a fallu prendre le temps ! »

MH Blanchet - Steve Guerdat & Venard de Cerisy
Lors d'une interview après le Grand-Prix de Calgary, Steve Guerdat disait de Venard qu'il avait un mental exceptionnel, vous confirmez ?
« Je l'ai toujours dit, ce cheval peut sauter n'importe quel parcours mais la bêtise pouvait lui faire faire n'importe quoi ! Même Steve Guerdat m'a avoué qu'il le longeait encore aujourd'hui tous les jours avant de monter dessus. Et quand il sent que le cheval va l'éjecter ça lui arrive encore de descendre du cheval !»
C'est quelque part un porte-drapeau inattendu pour votre élevage, non ?
« Oui, ça m'amuse quand des personnes viennent me féliciter pour mon cheval. J'en suis ravi évidemment. Pour celui-là, j'ai eu un vrai coup de chance car c'est le poulain dont je me suis le moins occupé ! Il a eu de la chance de tomber dans de bonnes maisons qui ont pris le temps avec lui car vu son caractère il aurait pu mal finir. Avec l'expérience maintenant, je fais particulièrement attention aux professionnels qui vont gérer les chevaux surtout dans leurs jeunes années. On peut les griller très vite et des chevaux comme Venard peuvent passer à côté de leur carrière à cause de ça.»
En parlant de vos chevaux actuels, avez-vous d'autres chevaux de cette souche comme Uno de Cerisy ?
« Uno de Cerisy est effectivement issu de la même souche. C'est le croisement de la grand-mère de Venard, Kaline de Cavilly avec encore une fois Open Up Semilly. C'est quasiment le même croisement mais ce sont deux chevaux complètement différents. Dès 2 ans, je l'ai adoré. Uno de Cerisy a toujours eu un bon caractère, facile à monter et très classique dans sa façon de sauter. Il a eu quelques pépins de santé mais il se classe régulièrement en CSI5* (sous la selle d'Edward Lévy, ndlr). Venard a toujours eu plus de moyens qu'Uno mais il était moins pratique ! Concernant la souche, je n'ai pas gardé de chevaux de cette souche. Je me suis séparée de Kaline et Rosée quelques années après la naissance de Venard et Uno. »
MH Blanchet - Uno de Cerisy & Edward Levy
En parlant de reproduction, sur quels critères vous choisissez vos étalons ?
« Je dois bien le dire, je suis très Selle Français. Je possède encore des juments pures Selle Français et j'essaie de garder ce côté-là même si c'est de plus en plus compliqué. Je veille surtout à croiser mes juments en fonction de leurs qualités bien sûr mais j'essaie de favoriser le sang et le respect sans oublier la force. Les chevaux sont de plus en plus dans le sang aujourd'hui mais si on néglige la force, ils ne peuvent pas sauter les plus gros parcours de haut niveau. Le choix des étalons restent toujours un casse-tête comme chaque éleveur je crois ! Cela change 20 fois avant le résultat final. Dans les étalons que j'utilise j'aime bien Chrome d'Ivraie et Cyan d'Ivraie. Cette année, ayant les juments de Monsieur Berthol (le propriétaire de Ryan des Hayettes), je vais utiliser son étalon Black Ceira DK Z.

Joe de Cerisy
Aujourd'hui, combien de poulinières avez-vous à l'élevage justement ?
« J'ai 30 juments à l'élevage dont 13 poulinières qui m'appartiennent. Nous avons actuellement 100 hectares et nous sommes en train d'acheter 20 hectares de plus pour que ma fille Gabrielle (co-naisseuse de Venard) puisse s'installer et s'associer avec moi pour reprendre l'élevage. A 20 ans, elle est vraiment passionnée d'élevage. D'ailleurs, suivre les parcours de Venard à la télé a été une vraie révélation pour elle. J'en suis très fier et ça me fait vraiment plaisir ! »

Gabrielle et Laurent Vincent, les naisseurs de Venard
Venard de Cerisy, ce cheval d'exception au parcours atypique, aura fait connaître l'élevage de Cerisy dans le monde entier et fait naître la vocation de Gabrielle de poursuivre l'élevage créé par son père, comme un passage de témoins ... un signe du destin peut-être ?!